Le cent trente-deuxième Mexicain

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Francisco Cerezo, coordinateur du Comite Cerezo, nous glissait, sourire amer aux coins des lèvres : « Je ne pensais déjà pas passer vingt ans. Puis j’ai atteint trente ans alors que je ne l’avais jamais imaginé. Aujourd’hui, j’approche la quarantaine. Mais qu’est ce que je vais pouvoir faire ? »

Publié le 4 avril 2014 à 13:10 par Timothée Narring

Sauveur autoproclamé d’un pays rongé par le narcotrafic, Enrique Peña Nieto posait fin février dernier en couverture du Time. S’il aime être dépeint en homme providentiel par les médias du monde entier, modernisant son parti comme son pays, le fringant président mexicain rappelle une autre image : celle d’un Mexique prisonnier du PRI, le Parti Révolutionnaire Institutionnel. Corruption et répression y entretiennent la permanence d’un État où les conditions de vie se dégradent au rythme des réformes. Le mouvement des 131 étudiants mexicains a relancé la contestation.

En ce premier décembre 2012, jour d’intronisation du nouveau président mexicain, le cœur historique de l’ancienne Tenochtitlan bat au rythme des tirs et des cocktails Molotov. Plongés sous un épais nuage de lacrymogène, les manifestants tentent de défendre leurs derniers espoirs démocratiques. En vain. La répression policière fait deux morts, plus de vingt blessés et soixante-dix détentions arbitraires.

« Yo soy 132 » ou l’éveil de la société civile mexicaine

« Yo Soy 132 »

Le 12 mai 2012, des étudiants de l’Universidad Iberoamericana manifestent leur hostilité au candidat du PRI lors de sa venue dans leur université. Leur action est détournée par les principaux médias qui affirment que ce sont là simplement des troubles provoqués par des éléments extérieurs à l’université. Les 131 étudiants à l’origine de cette manifestation dévoilent alors leurs visages et leurs cartes d’étudiants.

Leur vidéo se répand partout sur les réseaux sociaux. Le lendemain, des étudiants des universités privées aux établissements publics, la clameur est la même : « Yo soy 132 » (« Je suis le cent trente-deuxième »). Le mouvement a connu une ampleur croissante pendant cinq mois avant de se diviser sur la stratégie à adopter après l’élection. Certaines figures étudiantes se sont faites embaucher par la chaîne Télévisa afin d’organiser une émission de débats pour les jeunes. Le mouvement s’est affaibli rapidement après avoir perdu l’indépendance qui faisait sa force.

C’est dans le scénario déjà écrit d’une élection achetée que s’improvise la révolte. Brisé ce premier décembre 2012, le sursaut démocratique aura pourtant duré huit mois. Émergeant au sein de l’Universidad Iberoamericana, université privée très conservatrice, « Yo soy 132 » convertit ce paradoxe en une force singulière. Dépassant les antagonismes entre classes sociales, ce mouvement spontané rassemble pendant des mois des défilés de centaines de milliers de personnes sur les zocalos des grandes villes du pays. Contre le Parti Révolutionnaire Institutionnel, l’information biaisée des principaux médias de communications et la tendance du gouvernement au néolibéralisme, il bouscule un scrutin cadenassé et réalimente la dynamique démocratique. Mais ces mobilisations ne sauraient détruire la vieille machine du PRI, trop huilée pour s’incliner. Il faut, pour comprendre la situation, rappeler comment se sont formées les forces politiques au Mexique.

Le système politique mexicain s’est construit autour du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), avec le Parti d’Action Nationale (PAN), puis le Parti de la Révolution Démocratique (PRD) comme forces d’opposition. Si ces mouvements revendiquent respectivement un ancrage au centre, à droite et à gauche de la vie politique, leurs clivages s’effacent vite devant l’opportunisme du personnel politique qui bascule fréquemment d’un bord à un autre. En 2000, après 71 années continues d’État-PRI, le PAN de Vicente Fox, victorieux des élections présidentielles, entend amorcer la « transition démocratique ».

Mais la permanence d’une corruption massive, de violations des droits humains et d’une économie orientée par l’ALENA au service des multinationales, éteignent toute volonté de changement. À partir de 2006, la « guerre contre le narcotrafic », lancée à l’improviste par le nouveau Président Felipe Calderón, plonge le Mexique dans un état de quasi-guerre civile. Alors que le PRI négociait avec les cartels leurs territoires d’influence respectifs en échange d’une paix sociale relative, la « guerre contre le narco » du PAN fait voler en éclat tout l’équilibre. Le résultat est catastrophique : entre 80 000 et 200 000 morts, le nombre précis n’est toujours pas quantifié et le narcotrafic continue à peser environ pour un tiers du PIB mexicain. Dès lors, le scrutin de 2012 place le pays devant un moment historique essentiel pour sortir d’une guerre désastreuse, avec en toile de fond la question du renouveau de son système politique.

L’élection achetée du premier juillet 2012

Dernier acte troublant de la vie politique mexicaine, le scrutin de juillet 2012 met en scène un laboratoire aux connections multiples. L’existence d’un système d’achat de votes est révélée quelques semaines avant le début des élections. Le PRI a injecté 700 millions de pesos dans des banques comme Monex et des entreprises de service comme Soriana. Transformé en liquide, cet argent s’échange à foison dans les kiosques contre des enveloppes aux bulletins déjà cochés. Le PRI s’appuie également sur la générosité de ses oligarques pour exploser de six fois le plafond maximal de dépenses de campagne autorisées.

En témoignent les investissements de 56 millions de pesos de J. L. Ponce d’Aquino, issus pour partie du narcotrafic et de l’État de Mexico, afin de promouvoir l’image d’Enrique Peña Nieto. Les deux principaux canaux de télévision, Télévisa et Télé Azteca, ne sont d’ailleurs que le reflet de sa supériorité visuelle. The Guardian ne tardera pas à révéler l’existence d’un accord secret entre l’équipe de Peña Nieto et Télévisa pour discréditer le candidat de gauche, Lopez Obrador, et développer une image positive de leur protégé. Mais plus qu’un scrutin truqué, cette élection marque la capacité du PRI à traverser les époques et poursuivre, après un entracte de douze ans, ce que l’écrivain Mario Vargas Llosa qualifiait, en 1990, de « dictature parfaite ». Une « dictature camouflée », non par la « permanence d’un homme mais par celle d’un parti inamovible ».

Le PRI s’impose d’abord dans l’histoire mexicaine par sa capacité à tirer une légitimité historique de la Révolution de 1910. Intégrant syndicats de paysans et de travailleurs, il s’affirme comme un parti de masse, regroupant une large coalition, du centre aux mouvements socialistes – tout en s’appropriant les symboles d’un pays très patriotique, à commencer par les couleurs du drapeau mexicain. Traduction des aspirations de la Révolution, plus de 180 000 km² de terres sont redistribuées dans les années 1930 sous la présidence de Lázaro Cárdenas. Le pétrole est nationalisé, l’éducation des masses impulsée.

« Comme en témoigne la tragique exécution de plusieurs centaines d’étudiants le 2 octobre 1968, la violence d’État creuse une plaie ouverte, qui cimente encore aujourd’hui le mouvement social. »

Fort d’une image initiale réformiste et du contrôle des principaux mouvements ouvriers et paysans, le PRI absorbe à l’intérieur de son organisme la lutte pour le contrôle de l’État. Une hégémonie de 71 ans à la tête de du Mexique lui permet d’asseoir son implantation sur l’ensemble du territoire, garantissant aujourd’hui encore une supériorité visuelle ancrée dans le paysage. Des grandes villes aux zones rurales les plus retirées, ses couleurs et slogans ornent les murs, places, routes et habillent les mexicains les plus démunis. Carrefour des élites financières et politiques, fournissant les armes économiques et médiatiques de son rayonnement, le PRI double ainsi sa puissance oligarchique d’une légitimité populaire importante. C’est sans doute ce qu’il faut comprendre par son repositionnement stratégique, devenant un parti de centre dans la vie politique.

Mais à partir des années 1950, un autoritarisme accru et une corruption massive au détriment de l’amélioration du sort des plus pauvres, entraînent des mobilisations populaires croissantes. Le PRI y réplique par la répression. Comme en témoigne la tragique exécution de plusieurs centaines d’étudiants le 2 octobre 1968, la violence d’État creuse une plaie ouverte, qui cimente encore aujourd’hui le mouvement social. Après douze ans de PAN au pouvoir (2000-2012), qui ont brisé les espoirs de « transition démocratique » et ravagé le pays à travers la guerre contre le narco trafic, le PRI revient aux affaires. Et pour faire oublier cette image entachée, il n’avait de meilleur option que de trouver une nouvelle devanture.

Peña Nieto, une nouvelle façade déjà ternie

Enrique Peña Nieto cultive son allure de jeune fringant et son couple glamour avec l’actrice de telenovela Angelica Rivera. Dans la foulée de son élection, il foule les tapis rouges des palais européens, s’assurant de la reconnaissance des principaux chefs d’État. Interviews en cascades, tribune au Monde pour expliquer son « Plan contre la pauvreté », Peña Nieto rentre au Mexique, loué en réformiste. Il récupère ainsi à l’international la légitimité qui lui manque dans son propre pays.

« PAN et PRD ne font qu’entériner la permanence peu démocratique du PRI au cœur du système politique mexicain. »

Mais malgré cette communication soigneusement lissée, le passé et le réseau d’EPN laissent des traces indélébiles qui rappellent aux Mexicains l’essence même du PRI. En 2006, alors Gouverneur de l’État de Mexico, il ordonne l’intervention des militaires contre les paysans mobilisés pour conserver leurs terres dans le village d’Atenco où devait se construire un aéroport international. Peña Nieto couvre alors la brutalité de l’armée qui a fait plusieurs morts, 217 arrestations arbitraires et des dizaines de viols. Sous sa gouvernance, la corruption policière et les homicides liés au banditisme organisé explosent. En interne, EPN a bénéficié du soutien des vieux caciques les plus influents, comme le sulfureux Carlos Salinas de Gortari, ex-président, de 1988 à 1994, qui continue de jouer un rôle décisif dans les rouages politiques.

À sa prise de fonction, le PRI adopte le « Pacto para Mexico » avec l’adhésion des deux autres principaux partis, le PAN et le PRD. Censé « servir la transition démocratique et impulser la croissance économique créatrice d’emploi de qualité pour les mexicains et permettant de réduire la pauvreté et les inégalités sociales », cet accord dénote surtout la porosité des frontières entre partis politiques. PAN et PRD ne font qu’entériner la permanence peu démocratique du PRI au cœur du système politique mexicain.

« Avec pour leitmotiv la « pacification » du pays, EPN rompt dans le langage avec la logique de « guerre » impulsée par son prédécesseur » observe l’analyste de discours Mélanie Salgado. Dans son action, il décide pourtant de s’entourer d’Oscar Naranjo comme conseiller spécial. Cet acteur de la militarisation de la société colombienne dans les années 1990 qui n’a que faire des droits humains, a une approche ultra-sécuritaire des problèmes de narcotrafic. Sous son influence, Enrique Peña Nieto augmente de 26 500 le nombre de militaires engagés dans la lutte contre le narcotrafic. Mais cette méthode s’avère peu efficace. « S’il y a bien une légère réduction du taux d’homicide (- 6 %), la violence se poursuit à un rythme effréné » et reste à un seuil « inacceptable ». Aussi, « la séquestration (+3.5%) et l’extorsion (+9%) se trouvent à des niveaux record » analyse l’ONG américaine WOLA à l’origine de cette étude statistique. Ainsi, logique de « pacification » dans les discours, militarisation en pratique, n’enraie pas l’escalade de violence.

En achevant la réforme du travail élaborée par le PAN en octobre 2012, Peña Nieto légalise un salaire non plus journalier mais horaire, désormais réduit à 7.47 pesos (environ 0.40 euros) et autorise l’embauche temporaire, par demi journée. D’après la publicité, circulant en boucle à la radio des peseros, cette réforme « vous permettra de travailler selon vos souhaits, une demi-journée… pour le bien de votre famille ». Alors que la pauvreté, en hausse ces dernières années, atteint 53 millions de Mexicains, soit 46 % de la population, la « flexibilisation » du marché du travail vient amplifier l’aggravation des conditions de vie au profit des multinationales qui investissent chaque année davantage.

Pour se sortir de cette situation financière catastrophique, des milliers de jeunes tombent dans les poches des cartels, seuls capables de les rémunérer pour pouvoir nourrir leurs familles. La réforme éducative de septembre 2013 ne fait qu’accentuer la nouvelle politique. Au lieu de répondre aux besoins de construction d’écoles dans les régions marginalisées et de revalorisation des salaires très limités des enseignants, elle renforce leur évaluation : « Le système éducatif mexicain est comme un vieux bus rouillé ; le pare brise est éclaté, les sièges sont cassés, et ils demandent aux chauffeurs (enseignants) d’aller encore plus vite », observe ainsi le chercheur au Colmex, Manuel Antón.

« Ces premières réformes cristallisent les aspirations et de fortes résistances s’installent. »

Sur le plan économique, la privatisation de la compagnie publique pétrolière PEMEX (extraction et production de pétrole) a été perçue comme le symbole de la disparition d’un des derniers attributs de souveraineté nationale. Si PEMEX a besoin d’être réformée, affaiblie par la corruption et le manque de productivité, la rupture de son monopole public et l’ouverture aux investissements privés étrangers font surtout l’affaire des grandes entreprises étrangères au détriment du contrôle par l’état des ressources primaires.

Ces premières réformes cristallisent les aspirations et des résistances s’installent. Grèves des enseignants de l’État rural de Guerrero dès mars, occupation du zocalo de Mexico en juin, défilés étudiants d’octobre à décembre, création de milice d’autodéfense dans le Michoacán début janvier pour contrer paramilitaires et narcotrafiquants… les mouvements de protestation, proches de la saturation, entrent alors en ébullition. Devant leur ampleur, le PRI réprime par la force, comme lors de la manifestation du 2 octobre 2013.

Si nombre d’analystes perçoivent les troubles actuels comme la faillite d’un État devant le poids du narcotrafic, d’autres voient en ce danger le prétexte idéal pour militariser la société et réprimer dans la violence les individus qui ne plieraient pas. Dans ce contexte, la situation place les activistes en premières ligne. Un jour de mai 2013, au terme d’une longue interview, Francisco Cerezo, coordinateur du Comite Cerezo, nous glissait, sourire amer aux coins des lèvres : « Je ne pensais déjà pas passer vingt ans. Puis j’ai atteint trente ans alors que je ne l’avais jamais imaginé. Aujourd’hui, j’approche la quarantaine. Mais qu’est ce que je vais pouvoir faire ? »

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